Nous avons pris connaissance avec attention de vos messages relatifs au conflit social en cours chez bpost et des désagréments qu’il engendre pour les usagers. Nous comprenons l’agacement, parfois la colère, de celles et ceux qui subissent des retards dans la distribution du courrier, des journaux ou des colis. Les travailleurs postaux en sont pleinement conscients et n’y sont en aucun cas indifférents.
Permettez‑nous toutefois d’apporter plusieurs éléments de contexte essentiels, souvent absents du débat public et qui expliquent le profond malaise social que traverse actuellement l’entreprise.
Tout d’abord, réduire la mobilisation à une opposition régionale ou à une forme de « tradition grévicole » masque la réalité du terrain. Le mouvement actuel n’est ni idéologique, ni réflexe, ni confortable. Il est l’expression d’une souffrance professionnelle réelle, accumulée depuis des années : surcharge de travail, réorganisations successives, pression accrue sur la productivité, dégradation de la santé physique et mentale, perte de sens du métier et sentiment d’un dialogue social de plus en plus déséquilibré.
Contrairement à une idée reçue, les travailleurs et leurs organisations ne nient absolument pas l’évolution des usages ni la nécessité pour bpost d’adapter son modèle économique. La baisse structurelle du courrier et la croissance du colis sont des réalités connues de longue date, que nous ne contestons pas. La question n’est donc pas s’il faut évoluer, mais comment, à quel rythme et à quelles conditions humaines et sociales.
Le passage d’un modèle principalement postal à une logique logistique lourde ne constitue pas une simple adaptation des horaires. Il s’agit d’une transformation profonde du métier, des contraintes physiques, de l’organisation familiale et de la sécurité au travail. Travailler plus tard, le soir ou le week‑end, manipuler des charges nettement plus lourdes, enchaîner des tournées au timing imprévisible, dans un contexte de pénurie structurelle de personnel, n’est pas neutre. Pour beaucoup de travailleurs, cela signifie une remise en cause directe de l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, parfois déjà fragile.
Il est par ailleurs important de rappeler que bpost n’est pas une entreprise logistique comme une autre. Derrière son nom, il y a une mission de service public, une couverture territoriale complète, une obligation d’accessibilité et une responsabilité sociale envers des dizaines de milliers de travailleurs. Comparer mécaniquement bpost à Amazon ou à des opérateurs fondés sur la sous‑traitance et la flexibilité extrême revient à ignorer ce rôle sociétal fondamental.
Les syndicats ne défendent pas un « statu quo immuable ». Ils défendent des limites, des garde‑fous, et une vision dans laquelle la modernisation ne se fait pas au détriment de la santé, de la dignité et de la stabilité des travailleurs. Accepter toute adaptation sans contreparties solides, sans moyens supplémentaires, sans réelle concertation, reviendrait à transformer progressivement le facteur ou l’agent de tri en simple variable d’ajustement d’une chaîne logistique mondialisée. C’est précisément ce que nous refusons.
Enfin, il convient de rappeler que la grève n’est jamais un objectif, mais un ultime moyen d’alerte lorsque le dialogue social n’aboutit plus. Si le conflit perdure, ce n’est pas par légèreté ou par désinvolture à l’égard des usagers, mais parce que les travailleurs ont le sentiment que leurs alertes répétées ne sont pas entendues à leur juste mesure.
Nous partageons un point : l’enjeu dépasse largement un simple conflit d’entreprise. Il s’agit de définir ce que sera le travail postal de demain, dans un cadre économiquement viable mais aussi socialement soutenable. Cette équation complexe mérite mieux que des raccourcis ou des oppositions caricaturales.
Nous restons convaincus qu’une sortie de crise est possible, à condition que toutes les parties reconnaissent la réalité vécue sur le terrain et s’engagent dans un dialogue loyal, respectueux et équilibré.
Pour la C.G.S.P. Poste
Thierry Tasset
Secrétaire Général
